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Entretien : L’identité palestinienne au début du XXe siècle

15 février 2017 - Interview de Sandrine Mansour

Loin d’être un désert, comme l’affirmera le sionisme plus tard, la Palestine d’avant la déclaration Balfour de 1917 est un carrefour culturel très riche. Au début du XXe siècle, cette terre commence à affirmer son identité, arabe puis palestinienne, face à la férule ottomane. Sandrine Mansour, historienne spécialiste de la région, a répondu à nos questions sur la population palestinienne et ses revendications à cette époque.



Pouvez-vous nous décrire la population vivant en Palestine dans la période qui précède la déclaration Balfour, c’est-à-dire au début du XXe siècle ?

Sandrine Mansour : Selon différents recensements d’époque, on considère qu’en 1914 il y a 750.000 habitants en Palestine. Au sein de cette population majoritairement musulmane, on trouve 11% de chrétiens et environ 5% de juifs. Il s’agit d’une population arabe, toutes religions confondues, assez typique du Moyen-Orient, qui compte 60% d’agriculteurs. Les villes principales, concentrant les élites et l’activité économique et journalistique, sont Haïfa, Jérusalem et le port de celle-ci : Jaffa.

Aux côtés de la majorité arabe, vivent également des étrangers : des Grecs et des Iraniens notamment. La société est assez cosmopolite car à l’époque il n’y a pas de frontières : l’Empire ottoman est très vaste et découpé en régions administratives mais sans séparations strictes. Le Moyen-Orient, et en particulier le Levant, constitue donc un véritable carrefour pour le commerce et les échanges avec beaucoup de passages. Gaza, par exemple, est un port qui permet de rejoindre d’autres régions et le chemin de fer arrive à Haïfa au début du XXe siècle, en 1901. Les échanges sont également culturels, intellectuels et politiques.

Parmi les autres étrangers présents en Palestine, beaucoup sont des marchands installés ici pour le commerce. Certains sont arrivés d’Afrique du nord en faisant les pèlerinages à Jérusalem, y créant le quartier des Maghrébins. On trouve également les fidèles du bahaïsme, une religion persécutée en Perse, qui trouvent refuge sur place. Les raisons religieuses sont donc parfois présentes en parallèle avec les raisons économiques. Des Européens résident aussi en Palestine. Des familles françaises sont venues s’y installer pour développer le commerce de matériaux de construction. En effet, la France, grande puissance catholique, possède des propriétés religieuses en Palestine : hôpitaux, écoles, orphelinats etc. Mais des Anglais et des Italiens y vivent également. Cette dimension cosmopolite est très importante pour bien comprendre la situation à cette période, notamment face à l’image qu’en a donné le sionisme plus tard.

A partir de la réforme des tanzimat, la « réorganisation » du milieu du XIXe, les Ottomans délèguent le pouvoir aux élites locales. L’administration est donc faite par les Palestiniens sous surveillance de la Sublime Porte. Il reste bien-sûr des militaires turcs sur place, notamment en cette période de fortes tensions avec l’Europe. D’ailleurs, les alliés, surtout Français et Anglais, souhaitent alors en découdre avec l’Empire en partie pour récupérer la Palestine.

Aux côtés de la majorité de la population paysanne, les fellahs, il existe une élite bourgeoise de grands propriétaires terriens et une élite citadine. Cette dernière bénéficie du développement des écoles par les Ottomans mais aussi de celles fondées par les étrangers qui leur permettent d’acquérir la maîtrise de plusieurs langues et parfois d’aller étudier à La Sorbonne ou en Angleterre. Devenus journalistes, médecins ou avocats, ceux-là composent une élite intellectuelle et politique pas encore tout à fait organisée mais qui commence à se mettre en place avec des revendications contre le pouvoir ottoman. Ces idées se confondent avec celle, plus large, d’une indépendance arabe que l’on retrouve dans la littérature du mouvement de la nahda, la « renaissance » en arabe. Cette idée d’indépendance intègre aussi des revendications de langue, le retour à l’arabe pour tous les documents administratifs, et une relecture de l’islam en fonction du monde arabe et non turc.

Les élites sont musulmanes mais aussi chrétiennes. Quant aux juifs, ils sont souvent assez pauvres et peu éduqués à l’époque. D’ailleurs les élites de la diaspora juive, comme les Rothschild, auront d’abord comme idée, avant le sionisme, de construire des écoles en Palestine afin de rendre les juifs égaux dans l’éducation. Cela ne marchera pas au début car les juifs préféreront garder leurs méthodes traditionnelles.

A cette époque, existe-t-il déjà des tensions entre les différentes communautés religieuses de Palestine ?

Les tensions n’apparaissent qu’à l’arrivée des juifs européens, surtout après la déclaration Balfour. Mais à partir de 1917, les Palestiniens ont conscience d’être sous deux épées de Damoclès. Autant les régions voisines savent qu’elles sont convoitées par la France et l’Angleterre pour leurs ressources et leur main d’œuvre bon marché, autant la Palestine est également convoitée par les sionistes.

En réalité, au départ, les sionistes s’étaient intéressés à l’Argentine et à l’Ouganda mais cela n’a pas abouti. Néanmoins, ils ne pensaient pas que les Britanniques leur laisseraient une part du gâteau ottoman. Ces derniers se serviront pourtant du sionisme pour obtenir la Palestine face à la France qui la convoite aussi. Il s’agit véritablement d’un jeu de rapports de force dans lequel les grandes puissances vont se servir des pièces présentes sur l’échiquier.

A partir de la fin du XIXe siècle, quand le mouvement sioniste élabore son projet sur la Palestine, les Palestiniens s’inquiètent et interpellent le sultan ottoman qui lui-même s’adresse à Théodore Herzl. Celui-ci lui répond qu’il s’agit seulement de projets de coopération pour le développement avec la population locale mais, en réalité, l’idée est bien de récupérer le territoire.

Les colonies juives apparaissent pendant la première Alyah à la fin du XIXe siècle mais ne prennent pas. En effet, les juifs repartent car ce sont des citadins européens, et non des agriculteurs, qui ont du mal à supporter les conditions climatiques et préfèrent se rendre aux Etats-Unis ou dans d’autres pays. Ces premières colonies ne sont donc pas problématiques sur le terrain.

Les vraies tensions interviennent à partir de la déclaration Balfour, période pendant laquelle les Palestiniens commencent à revendiquer leur droit à l’autodétermination telle que défendue par le président américain Wilson. Au cours des années 1920 on assiste aux premiers heurts lorsque les Palestiniens s’aperçoivent que les juifs sont là pour récupérer des territoires, et on lit dans certaines lettres de 1919-1920 cette inquiétude face au remplacement de population. Les élites ont vraiment conscience de la situation et cela se retrouve dans les journaux, les deux principaux sont Falastin de Jaffa et Al-Karmil de Haïfa, qui font un vrai travail d’analyse et traduisent la presse occidentale et celle en hébreu.

Avant cela il n’y a pas du tout de tensions entre les différentes communautés qui cohabitent pacifiquement. Cela n’a jamais posé de problèmes et dans les écoles les trois religions se côtoient. Un modèle que l’on retrouve dans l’ensemble du monde arabe. La seule différence est appliquée par l’administration ottomane qui divise la population entre les musulmans et les dhimmis, « les protégés », c’est-à-dire les gens du Livre. Le dénominateur commun de cette population étant la langue arabe.

De quand peut-on dater l’émergence d’une identité palestinienne revendiquée par la population locale ?

L’identité existe depuis longtemps car les Palestiniens savent ne pas être Ottomans, c’est une revendication lointaine. Cependant on peut dire qu’elle se concrétise vers 1899-1900. Mais cette revendication porte d’abord sur le fait d’être arabe et ensuite soit palestinien, soit syrien. C’est d’ailleurs l’époque de l’idée d’une grande Syrie, Bilad el-Cham, où sont aussi intégrés les Libanais et les Palestiniens.

Petit à petit, la revendication va accentuer le côté palestinien car les régionalismes ont du sens : on s’aperçoit de traditions spécifiques à chaque région malgré les nombreuses similitudes avec les Libanais ou les Syriens dans la nourriture ou le folklore. Vers 1912-1915, juste avant la déclaration Balfour, la revendication devient palestinienne. Celle-ci s’affirme ensuite face à la conférence de la paix de Paris, en 1919, qui entend décider de l’identité des peuples de la région.

Mais cette revendication est tout d’abord le fait des élites musulmanes, chrétiennes et juives de Palestine. D’ailleurs les élites juives sont également opposées à l’arrivée des juifs européens sionistes qui ont pour eux un mépris hérité du racisme colonial face aux Arabes.

Pour les juifs locaux le projet sioniste n’a pas de sens puisqu’ils possèdent un autre rapport à la terre, ils se sentent palestiniens. Même si la religion reste une référence comme dans l’ensemble du Moyen-Orient, leur identité est arabe. Par ailleurs, il faut rappeler que la Palestine, en tant que berceau des trois religions monothéistes, les a toujours connues et n’a jamais pu être pensée autrement.

La déclaration Balfour sera un catalyseur pour la revendication de l’identité, notamment face au colonisateur britannique. Mais un débat perdurera pendant les années 20 sur le sujet pour savoir si cette identité est palestinienne ou syrienne, on trouve des lettres revendiquant les deux à l’époque. Ensuite, l’idée palestinienne l’emportera face à l’histoire syrienne qui est, elle-même, colonisée par la France et se voit séparée du Liban.

Sandrine Mansour est historienne spécialisée sur l’histoire du monde arabe, en particulier sur la Palestine, et chercheuse associée au Centre de Recherches en Histoire Internationale et Atlantique (CRHIA) à l’université de Nantes.

Propos recueillis par la Plateforme Palestine

Illustration : La porte de Damas à Jérusalem en 1890, Library of Congress



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